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« Le Vieux a besoin de moi, Kiya Buzurg aussi, je le sais, Le Vieux a besoin de moi, Kiya Buzurg aussi », le mantra tournait en boucle dans l’esprit d’Abdul, tout ce qu’il voyait était entouré d’un nimbe merveilleux, le temps semblait s’écouler de manière hachée, tantôt accélérant, tantôt ralentissant, et alors tout le monde paraissait se mouvoir de manière douce et lente. C’était agréable, il n’était plus lui-même, il savait ce qu’il avait à faire. Mais la distance était encore conséquente jusqu’à Tarablous, le but de son long voyage depuis la Montagne. Il ne connaissait personne à Tarablous, d’ailleurs il ne connaissait pas grand monde en général. Sa vie s’était déroulée dès ses premiers mois dans l’enceinte sacrée dirigée par le Vieux. Il y avait tout appris, tout, la poésie et la musique, la littérature, la religion, et surtout l’art de se fondre dans la masse, de passer inaperçu, de disparaître, pour tuer, seul, sans laisser de trace. Il était un élu, un être d’exception choisi pour accomplir une mission des plus importantes. Les jours s’étaient écoulés sans aucun événement, et à présent, en entrant dans la ville, il ne voyait pas, autour de lui, les longues files d’ânes lourdement bâtés, emplis des richesses de l’Orient, les caravanes de dromadaires apportant aux chalands de Byzance leur tribut saisonnier. Il ne sentait pas même les épices du souk, parfums lourds venus d’Inde, muscade, girofle, cannelle, parfums entêtants d’Arabie, parfums subtils du safran de Perse, tout ceci il ne le percevait pas. Tel un loup de Circassie flairant la piste de sa proie, la traquant jusqu’à l’assaut final, tout son être était tendu vers sa victime. Il avançait parmi des représentants de toutes les nations, des gens à la peau bistrée, mate, des gens à la peau noire, des gens du nord, venus d’au-delà de Byzance, avec leur barbe et leurs cheveux blonds, leurs yeux bleus et leur parler suave. Tout n’était que diversité, bigarrure, mosaïque, mais il ne voyait rien, si ce n’est là-haut, sur la butte rocheuse, la citadelle croisée qui abritait ces mécréants venus d’Europe et qui se croyaient maîtres de cette terre aride mais si riche d’histoire, d’échanges matériels et spirituels. Leur présence n’était pas un danger politique, les jougs s’étaient succédé depuis tellement de siècles que l’on avait pris l’habitude d’obéir tant qu’on ne touchait pas à l’identité profonde de chacun. Mais là, c’était à l’esprit que voulaient s’attaquer ces Roumis, aux croyances, à notre conception du monde. Le Vieux avait raison, il fallait avoir confiance en ce qu’on était, en Allah, et accomplir la mission. Abdul avait quitté les rues populeuses ombragées par de longs dais de coton, et à présent il avait commencé l’ascension de la colline. Le soleil brûlait les quelques pousses de plantes grasses qui étaient parvenues à se faufiler entre les pierres, le soleil éblouissait les rares voyageurs qui s’aventuraient sur ces pentes arides, le soleil assommait Abdul qui gardait cependant en ligne de mire la citadelle qui le surplombait. La chaleur devenait réellement accablante, à la limite du tolérable, il avait de plus en plus de mal à avancer, mais il devait subir ce calvaire pour accomplir sa tâche, il le savait. Un pas après l’autre, il avançait péniblement sur ce sol âpre et desséché, la citadelle approchait, sa proie était à portée de main. Tout près des premiers remparts, il crut percevoir un son, même si son esprit était entièrement concentré sur son objectif. Mais dans le lointain, par-delà l’image fixe qu’il s’était créée, il eut l’impression d’entendre une petite mélodie qui venait gêner sa détermination à avancer. Ce devait être une hallucination, ou une tentative du malin pour le distraire. Mais la mélodie se faisait de plus en plus claire et commençait à envahir son esprit. Plus il avançait et plus cette petite musique était nette. Il aperçut du coin de l’œil une cage à oiseau, en or, renvoyant des rayons solaires aveuglant, et à côté, dans l’embrasure d’une fenêtre, une jeune fille, une Roumi, qui donnait à manger à un petit oiseau orange, en paraissant fredonner la même mélodie que lui. Lorsqu’elle eut fini, Abdul eut l’impression qu’un voile se dissipait devant ses yeux. Il crut en sentir un autre sur lequel étaient clairement dessinés les traits de la jeune fille à l’oiseau. Mais il devait penser à sa mission, à sa proie, là-haut, dans les appartements seigneuriaux. Il cherchait la poterne discrète à l’angle d’une tour, et plus il cherchait, plus la jeune fille présentait son doux visage à son esprit, plus l’oiseau gazouillait à ses oreilles. A un moment, il ne sut plus s’il cherchait vraiment ou s’il prenait son temps pour le simple plaisir d’avoir à l’esprit la compagnie de l’oiseau et de la jeune fille, et c’était pour lui une révolution radicale qui s’opérait : il éprouvait pour la première fois de sa vie le « plaisir » d’être là, à ressentir le monde dans sa dimension la plus jouissive. Jusque là, il n’avait connu, au mieux, que de la satisfaction, voire du contentement. Mais cette fois c’était plus profond, il se sentait envahi par un sentiment nouveau, un sentiment qui lui donnait des frissons, des picotements dans la dos. Il atteignit la poterne, se prépara à la franchir, mais il s’arrêta, hésita, se retourna. Le visage de la jeune fille et le chant de l’oiseau avaient à présent pris toute la place dans son esprit, et plus encore. Il oublia alors pour la première fois de sa vie sa mission sanglante, et il fit marche arrière. Il voulait rejoindre la jeune Roumi, cette beauté qui avait éclipsé la seule lumière qui donnait jusque là un sens à sa vie : l’obéissance aveugle aux maîtres. Et en se dépouillant de ses oripeaux d’assassin, il se disait : « Cette jeune fille a besoin de moi, je le sais, cette jeune fille a besoin de moi ! »
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