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  Maria attend sur le quai numéro 2 le train qui, comme tous les matins depuis quelques années, doit l’emmener dans la petite ville où elle travaille, à une poignées de kilomètres de chez elle. Le parcours n’est pas long, quelques minutes, et la régularité des trajets ne souffre aucune exception, tout au plus une annulation de train tous les six mois, et encore. Ce petit monde qu’elle traverse chaque matin et chaque soir, jamais tout à fait différent, jamais complètement le même, inspire sa main qui court sur les feuilles de son carnet, notant, consignant, écrivant tout. Elle couche sur le papier ses souvenirs les plus doux et ses colères les plus sombres, ses étonnements et ses interrogations, ses trouvailles et ses doutes, et sa main court, court au rythme du train qui franchit les aiguillages et tremble parfois sur le ballast. Un jour, elle rédige une courte histoire qui transforme la rame et ses passagers en petit monde grouillant, mystérieux, dramatique, un autre jour, un dé...

8

  La brume se dissipait sur le quai des Augustins, la vie reprenait autour du fleuve, des portefaix remontaient du bas des quais des ballots de toutes tailles pour les déposer lourdement devant les étals du marché à la volaille et au pain. L’humanité revenait à la vie. Jean-Baptiste croisa un vieux barbon qui morigénait son blondin de fils, il était question de mariage et d’héritage, mais les voix se perdirent dans le brouhaha des allées et venues du carrefour d’où partait la rue de la Harpe. Jean-Baptiste humait l’air frais de ce début d’hiver, il avait trente-six ans, bientôt trente-sept, on commençait à le connaître à la Ville et à la Cour, il était aimé, pouvait s’adonner à sa passion. L’air frais qui emplissait ses poumons avait ce goût de la plénitude heureuse qu’on ne recherche pas et qui vous habite un beau jour. Il remonta vers le Palais d’Orléans où il devait retrouver Pierre Patrix, poète dont il avait admiré les œuvres de jeunesse et grâce à qui il pensait pouvoir tran...

7

  Il y avait une épaisse couche de poussière tout autour du cratère, si épaisse qu’on s’enfonçait jusqu’à mi-mollet lorsqu’on tentait de gravir la pente. La lumière franche du soleil créait des ombres gigantesques au milieu de ce crépuscule perpétuel dans lequel Léa était plongée depuis quelques semaines. D’un bond, elle se retrouva près du petit bâtiment qui leur servait de refuge. Dans le sas, elle se déshabilla en partie, puis pénétra dans la pièce de vie où Igor et Jack jouaient aux échecs. Igor avait la concentration hargneuse des joueurs d’échec de l’est, Jack avait le sourire forcé et l’assurance affichée des Américains, mais la partie était serrée et ils ne lui jetèrent pas même un regard. Léa alla se nettoyer dans la cabine d’hygiène, puis regagna les quartiers de repos pour récupérer après ces quelques heures de travail à l’extérieur. Malgré la clarté extérieure qui lui parvenait par le petit hublot au-dessus de sa couchette, une clarté immobile et froide, elle ne tarda ...

6

  Au commencement, il n’y avait rien, rien d’autre qu’une jatte de terre cuite vernissée sur laquelle passait et repassait le regard d’Emmanuel. Comme un souffle, un nuage blanc de farine s’éleva lorsqu’il versa la précieuse poudre dans le récipient. Ayant pris des œufs, il en sépara le blanc du jaune, et vit qu’il avait bien fait cela. Alors il prit du sucre qu’il incorpora aux jaunes pour en faire une mousse aérienne. Les blancs devinrent de la neige. Il manquait l’élément liquide à cet ensemble. Il fit tiédir du lait qu’il mélangea peu à peu à la mousse jaune. Ce fut au tour de la poussière blanche d’être mêlée à l’épaisse bouillie solaire qui venait d’être créée. Il y eut le moment de malaxer, il y en eut un autre, Emmanuel constata que c’était bien. Il était temps de faire évoluer l’ensemble en le mettant dans la chaleur stellaire du four. Pendant que la préparation en arrivait à la fin de sa destinée, Emmanuel passa à la sixième étape. Il prit de la pâte d’amande et la model...

5

  Il plissa les yeux, la houle avait forci, un grain se préparait peut-être, il fallait affaler au milieu de cette obscurité de pleine journée. François se demandait ce qu’il était venu faire sur ce rafiot craquant. Il se rappelait sa Saintonge natale, son village dans les terres mais où les parfums de marée venaient se mêlaient aux remugles de marais. Il se rappelait combien il était agréable de marcher dans les rues du village, sur un sol dur et stable, de saluer les uns et les autres, de rire, de flâner, sans avoir sans cesse à se demander si on serait encore vivant l’heure d’après. Le navire commençait à prendre de la gîte, quelques vagues l’éclaboussaient déjà, mais encore espacées. On n’allait pas vers l’accalmie, l’orage se levait qui devait l’emmener dans les espaces d’une autre vie. Mais pour l’heure, il songeait surtout à sauver sa peau. La mer était de plus en plus grosse, les vagues passaient maintenant allègrement par-dessus bord. Vers quel enfer se dirigeait-...

4

    Elle s’assit sur le tabouret solitaire au milieu de l’atelier jonché de taches colorées, de déchets de tubes et de vieux chiffons durcis. Dehors, la lumière crue de cette fin du mois de juin laissait augurer une belle journée de travail. Elle mit son menton sur ses deux mains et réfléchit : elle avait une carrière importante derrière elle, elle était reconnue un peu partout, exposée dans des lieux prestigieux, elle n’avait jamais manqué d’inspiration. Mais aujourd’hui, il lui semblait qu’elle n’avait plus envie ou plus besoin. Elle ressentait une satiété qui ne laissait plus aucune place au désir de créer, qui la rendait sèche et vide. Et en même temps, elle ne pouvait imaginer sa vie sans créer. Elle sortit dans le grand jardin coloré où se mêlaient les parfums du sud les plus divers et les plus capiteux. Les odeurs de romarin et de lavande concurrençaient les fragrances d’immortelles et de thym. C’était un univers olfactif complexe, varié, bariolé. Les couleurs aus...

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  « Le Vieux a besoin de moi, Kiya Buzurg aussi, je le sais, Le Vieux a besoin de moi, Kiya Buzurg aussi », le mantra tournait en boucle dans l’esprit d’Abdul, tout ce qu’il voyait était entouré d’un nimbe merveilleux, le temps semblait s’écouler de manière hachée, tantôt accélérant, tantôt ralentissant, et alors tout le monde paraissait se mouvoir de manière douce et lente. C’était agréable, il n’était plus lui-même, il savait ce qu’il avait à faire. Mais la distance était encore conséquente jusqu’à Tarablous, le but de son long voyage depuis la Montagne. Il ne connaissait personne à Tarablous, d’ailleurs il ne connaissait pas grand monde en général. Sa vie s’était déroulée dès ses premiers mois dans l’enceinte sacrée dirigée par le Vieux. Il y avait tout appris, tout, la poésie et la musique, la littérature, la religion, et surtout l’art de se fondre dans la masse, de passer inaperçu, de disparaître, pour tuer, seul, sans laisser de trace. Il était un élu, un être d’excepti...