1

 

    Il y avait ce miroir, chaque matin, cette image de lui qui n'était plus celle de naguère mais qu'il ne voyait pas changer. Il y avait cette accumulation de jours, de mois, d'années qu'il ne voyait pas passer mais qui disparaissaient aussi vite que les arbres du paysage à travers les vitres d'un train. Il y avait tous ces petits signes qu'il n'avait pas vus venir et qui étaient bien là. Il y avait le temps qui passe. Comme chaque jour Théo prit sa douche, comme chaque jour il prit un rapide petit déjeuner, comme chaque jour il se prépara à partir au travail, comme chaque jour tout était semblable, rien ne changeait, tout perdurait. Que ressentait-il dans cette fuite immobile du temps ? Il était bien en peine de le dire... une furieuse envie de rire, d'un de ces grands éclats qui vient du ventre, irrépressible. Puisque rien ne se fixait, que tout fuyait, que tout courait à la fin, alors il valait mieux invectiver l'univers de la manière la plus ironique, faire sortir de soi cette expression franche et nette d'un contentement de l'instant, remplir le vide par un trop plein d'humour. La maisonnée dormait encore, le soleil dardait déjà ses traits incandescents sur la cité somnolente et l'activité générale n'était pas frénétique. Il sortit de chez lui en vérifiant que la lourde porte se refermait bien derrière lui, il avança dans la rue sur le fil fragile tendu entre un infini désespoir, la conscience aigüe de notre vanité, et une profonde euphorie née de l'énergie forcenée à rendre la vie dense et éclatante. Il croisa sur le trottoir, puis dans le métro, des centaines de visages, émerveillé par la multitude innombrable des physionomies, reflets d'autant d'univers intérieurs riches et complexes. Arrivé au bureau, il salua distraitement les quelques collègues présents, dont, paradoxalement, il ne parvenait plus à distinguer les traits individuels, puis il s'assit devant l'ordinateur qui constituerait son principal interlocuteur pour la journée. Chiffres, données, tableaux Excel à remplir, l'abstraction sèche et rébarbative portée à son plus haut degré de technicité, des actes vides mais nombreux qui vous stérilisaient le cerveau, le grand désert blanc qui menaçait... Du vide dans le grand vide environnant. Quel sens donner à tout cela ? Car donner un sens c'est organiser, construire, faire exister vraiment. Et plus la journée passait, plus il avait l'impression de s'enfoncer dans les sables mouvants du néant. Il aperçut son reflet vague et tremblant dans la vitre translucide qui lui faisait face, et ce fut comme une révélation. Ce fantôme lui intimait l'ordre de créer un monde, de créer un univers, de créer. C'était cela "donner un sens" : si ce monde était imparfait et trop souvent décevant, il devait un construire un à son gré, il devait accomplir cet acte démiurgique, un acte qui se justifierait par lui-même, qui n'aurait plus besoin qu'on lui cherche un sens puisqu'il serait l'acte originel de toute chose, c'était l'acte qui comblerait sa vie, la rendrait pleine et dense. Et il se mit à écrire : "Il y avait ce miroir..." 

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Gare !

3