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Yousra sortit de la barre K de l’immense cité qu’elle avait toujours connue. Elle avait douze ans et n’était jamais vraiment sortie de son « quartier ». Elle était bien partie à la mer, une journée, avec sa mère et ses petits frères, grâce au Secours Pop’, et puis elle avait pris le RER deux ou trois fois pour aller dans Paris ou dans une grande forêt dont elle ne se souvenait plus du nom. A Paris, cela avait été comme dans un rêve : les Champs Élysées, le Musée d’Orsay et des tableaux qui faisaient rêver et vous emportaient dans les espaces d’autres vies. Sa mère avait aussi emmené toute la famille, en train, jusqu’à Blois. Elle avait regardé un court reportage sur le château et s’était juré d’y aller au moins une fois dans sa vie. Là-bas, on avait vu un spectacle de magie, en face du château, et puis on avait visité le bâtiment séculaire, impressionné, ravi, enthousiasmé par les décors, l’architecture, le mobilier ou les œuvres d’art. Au collège, tout allait plutôt bien pour Yousra, et même très bien. Tous ses professeurs l’encourageaient, la félicitaient, mais elle, ce qui l’intéressait, c’était le foot, dans son club qui l’accueillait depuis deux ans maintenant. Le foot était sa vraie passion, elle le regardait à la télé, son modèle était Élisa De Almeida à la technique impeccable, elle s’entraînait la semaine et jouait tous les week-ends. Elle se sentait forte, physiquement, techniquement, moralement. S’investir dans le sport lui procurait l’adrénaline de la compétition et la satisfaction d’échapper à ce qui commençait à lui peser : les moqueries des autres, les injonctions de certains garçons à être plus féminine, plus religieuse, à moins se montrer. Elle n’avait que douze ans ! Au collège, c’était bien mieux, son travail sérieux et ses bonnes dispositions lui permettaient d’être vue positivement des adultes, mais aussi de la plupart de ses condisciples, qui comme elle faisaient de leur mieux pour réussir. Elle s’imaginait, plus tard, avoir une carrière de footballeuse et pouvoir se reconvertir ensuite comme agent grâce à ses diplômes. Mais elle savait aussi qu’il n’était jamais facile pour une fille de se faire une place dans ce milieu, comme dans tous les autres d’ailleurs. Ce jour-là, elle sortit donc de son immeuble comme tous les jours. On était vendredi, quelques jeunes gens allaient et venaient autour de la mosquée en béton délavé, décrépi, vêtus de qamis et en babouches, « comme s’il fallait encore s’habiller ainsi pour montrer sa foi », se dit-elle. Ils avaient l’air sombre pour la plupart, mais certains étaient joyeux et parlaient des matchs du week-end à venir. Elle poursuivit sa route, passa devant le bâtiment H. Il y avait quelques jeunes à peine plus vieux qu’elle, dont son voisin Bilel, mais ils ne semblaient pas préoccupés plus que cela de retrouver les bancs du lycée. Ils étaient vautrés sur les marches de l’entrée, le regard dans le vide, les yeux un peu rouges pour certains, lui lançant quelques mots qu’elle ne pouvait pas distinguer, mais elle perçut clairement le mot « voile », et crut entendre un « tepu » discret venant de Bilel. Elle n’en eut cure et poursuivit sa route. Sa journée au collège fut semblable à tous les vendredis, sérieuse, un peu fatigante, mais soulagée tout de même par les plaisanteries nulles mais drôles du professeur de français, qui obligeaient à réfléchir, mais de façon amusante, légère, c’était agréable. Et malgré ces plaisanteries, Yousra avait découvert avec ravissement un tableau de la Renaissance, magnifique, une dame à l’épaule dénudée, à la chevelure rayonnante, au regard intense. Elle était à la fois décontractée et digne, belle. On voyait qu’elle savait se tenir, mais qu’elle ne le montrait pas et savait aussi se laisser aller. C’était une grande dame, mais elle aurait pu être n’importe qui. Le peintre, Véronèse, avait parfaitement saisi la complexité de cette femme dont la beauté n’excluait en rien une grande humanité.

Aujourd’hui Yousra assiste à l’accrochage de l’exposition Véronèse au Louvre. Des dizaines de gros bras transportent des tableaux de tailles diverses. L’un des électriciens du musée lui demande s’il doit ajouter un éclairage dans un coin. « C’est une excellente idée, Bilel », lui lance Yousra d’une voix mélodieuse mais ferme. « Merci, madame la conservatrice » lui répond son ancien voisin.

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