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Elle s’assit sur le tabouret solitaire au milieu de l’atelier jonché de taches colorées, de déchets de tubes et de vieux chiffons durcis. Dehors, la lumière crue de cette fin du mois de juin laissait augurer une belle journée de travail. Elle mit son menton sur ses deux mains et réfléchit : elle avait une carrière importante derrière elle, elle était reconnue un peu partout, exposée dans des lieux prestigieux, elle n’avait jamais manqué d’inspiration. Mais aujourd’hui, il lui semblait qu’elle n’avait plus envie ou plus besoin. Elle ressentait une satiété qui ne laissait plus aucune place au désir de créer, qui la rendait sèche et vide. Et en même temps, elle ne pouvait imaginer sa vie sans créer. Elle sortit dans le grand jardin coloré où se mêlaient les parfums du sud les plus divers et les plus capiteux. Les odeurs de romarin et de lavande concurrençaient les fragrances d’immortelles et de thym. C’était un univers olfactif complexe, varié, bariolé. Les couleurs aussi donnaient une impression d’harmonie naturelle, le sol était couvert d’une symphonie de coloris qui excitaient les insectes butineurs. Quelques roses et capucines grimpantes pavoisaient les lieux de leur éclat coloré et chaud. Tout était réuni pour ressentir cette joie profonde et sereine qui vous envahit parfois devant le spectacle d’une nature à la grande quiétude intrinsèque. Mais après une grande heure passée dans cet enchantement, elle revint à l’atelier sans plus de motivation. Elle n’avait toujours pas retrouvé cette énergie vitale qui fait lever le bras et lance le geste créatif, celle qui vous nourrit dans votre travail, ce feu sacré qui vous anime lorsqu’une œuvre naît sous vos doigts de la poussière du néant. C’était désespérant, à croire que le bonheur éteint toute inspiration. Le reste de la journée fut à l’avenant. Elle essaya tout de même de se remettre à l’ouvrage en début de soirée, de « faire les gestes », mais sa main resta inerte et son esprit vide. Plus elle observait ses œuvres, plus elle les scrutait, et plus la certitude lui venait que l’art était une construction faite d’innombrables tâtonnements, de touches reprises à l’envi, de tentatives répétées pour aboutir à un tout cohérent et signifiant. Et en se disant cela, elle réalisa que son œuvre la plus aboutie était finalement… sa propre vie tout entière passée dans son œuvre. Si on la cherchait un jour avec assez de sagacité, longtemps après qu’elle eut disparu, l’ensemble de son œuvre en dirait suffisamment sur la complexité de son existence, elle n’avait plus besoin d’ajouter une touche. Le lendemain, elle décida de partir pour un long voyage aux confins du monde. Elle ne peignit plus jamais.
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