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Il plissa les yeux, la houle avait forci, un grain se préparait peut-être, il fallait affaler au milieu de cette obscurité de pleine journée. François se demandait ce qu’il était venu faire sur ce rafiot craquant.
Il se rappelait sa Saintonge natale, son village dans les terres mais où les parfums de marée venaient se mêlaient aux remugles de marais. Il se rappelait combien il était agréable de marcher dans les rues du village, sur un sol dur et stable, de saluer les uns et les autres, de rire, de flâner, sans avoir sans cesse à se demander si on serait encore vivant l’heure d’après.
Le navire commençait à prendre de la gîte, quelques vagues l’éclaboussaient déjà, mais encore espacées. On n’allait pas vers l’accalmie, l’orage se levait qui devait l’emmener dans les espaces d’une autre vie. Mais pour l’heure, il songeait surtout à sauver sa peau. La mer était de plus en plus grosse, les vagues passaient maintenant allègrement par-dessus bord. Vers quel enfer se dirigeait-on ? Vers quel bout du monde peuplé de créatures terribles ou empli de richesses extraordinaires ?
C’était un peu ce qui l’avait poussé à s’embarquer : ouvrir les yeux, connaître le monde, écarter la brume de l’esprit qui donnait le sentiment de se sentir tout petit, pour découvrir l’immensité des choses avec une soif de géant. Depuis quelques décennies, on avait repoussé les limites du monde connu, on avait ouvert des portes vers le lointain. C’était comme quand le soleil revient après des mois d’hiver sombre. Il avait senti sa poitrine gonflée d’un puissant désir de savoir.
Et pourtant, il était travaillé par la peur, il était terrifié par ce que pouvait receler l’immensité de ce qui s’ouvrait devant le navire, de ce que l’étuve pouvait faire surgir au détour d’un grain.
Il lui revint en mémoire la terre noire qui s’ouvrait sous le soc de la charrue paternelle, dans les grands champs qui entouraient le village. Enfant, il aimait l’accompagner aux labours, il était chargé de toutes les menues tâches qui permettaient d’avancer au milieu des rouleaux de terre, comme à présent, mais la terre s’était muée en eau. Cependant, plus il grandissait, plus la vie au village était devenait infernale : le travail perpétuel pour à peine survivre, les guerres qui ravageaient le royaume et particulièrement la région, à cause de ces satanés Huguenots de La Rochelle. Ce n’était plus supportable, un véritable enfer. Mais vers quel autre enfer étaient-ils en train de cingler, au-delà des ténèbres qui avançaient vers eux ? C’était par un matin lumineux et clair, sur les quais du port de Bordeaux, qu’il avait vu celui mènerait l’expédition. Nimbé d’une aura quasi divine, il haranguait un petit groupe de matelots, leur faisant miroiter la découverte de trésors immenses, de peuples mystérieux et fascinants, et surtout la gloire, ici et là-haut. Il convoquait Colomb et Magellan, Marco Polo et le roi Henri le Portugais. Il savait parler à ces marins, bruts mais au cœur ouvert à l’aventure.
Et l’aventure, pour l’instant, consistait surtout à s’accrocher où l’on pouvait en essuyant des paquets de mer de plus en plus conséquents. Si la destination était incertaine, si cette nuit dans laquelle on s’enfonçait paraissait insondable et infernale, le pire aurait été de se faire emporter dans ces flots sombres et froids, en comparaison desquels le Styx semblait un joyeux ru. Il pensa à la mort de sa mère, qui n’avait pas survécu à son sixième accouchement, il pensa à la mort de son père, rongé par la maladie et affaibli par son labeur, il pensa à la mort de ses amis, tués lors des raids militaires incessants, accablés par les conditions de vie inhumaines, il pensa à la mort de ses petites sœurs qui n’avaient pas même connu la vie et ses menus plaisirs. Était-ce son tour ? Une gifle d’écume le sortit de ses amères rêveries, il fallait s’attacher quelque part, survivre. Il prit un bout et tenta de se lier au bastingage. Il entendit un grand craquement et vit le mât de misaine s’abattre sur le pont dans sa direction. Dans le grand fracas qui s’ensuivit, il ne perçut que la chute bruyante de divers éléments du navire et son crâne parut exploser.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, il se trouvait sur du sable, enfin pensait-il car il ne sentait plus rien au bout de ses doigts. Il lui semblait qu’il faisait froid, mais un soleil éclatant irradiait cet endroit. Sa vue se brouillait parfois, il crut entrevoir quelqu’un approcher, quelqu’un qui avait la même démarche que son père. Il y avait aussi une silhouette qui ne lui était pas inconnue, une silhouette rassurante qui pouvait être celle de sa mère. Mais tout ceci était vague et il ne comprenait pas ce qui était dit. La clarté devint éblouissante et et les silhouettes se diluaient dans le halo qui le happait. Il ferma les yeux.
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