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La brume se dissipait sur le quai des Augustins, la vie reprenait autour du fleuve, des portefaix remontaient du bas des quais des ballots de toutes tailles pour les déposer lourdement devant les étals du marché à la volaille et au pain. L’humanité revenait à la vie. Jean-Baptiste croisa un vieux barbon qui morigénait son blondin de fils, il était question de mariage et d’héritage, mais les voix se perdirent dans le brouhaha des allées et venues du carrefour d’où partait la rue de la Harpe. Jean-Baptiste humait l’air frais de ce début d’hiver, il avait trente-six ans, bientôt trente-sept, on commençait à le connaître à la Ville et à la Cour, il était aimé, pouvait s’adonner à sa passion. L’air frais qui emplissait ses poumons avait ce goût de la plénitude heureuse qu’on ne recherche pas et qui vous habite un beau jour. Il remonta vers le Palais d’Orléans où il devait retrouver Pierre Patrix, poète dont il avait admiré les œuvres de jeunesse et grâce à qui il pensait pouvoir transmettre à Monsieur une petite farce susceptible de plaire à la Cour de Blois. Ses pas le conduisirent bientôt du côté de la rue des Francs-Bourgeois Saint Michel. Il croisa un valet à l’air fripon qui semblait fort satisfait de quelque chose, puis il vit un médecin en grande tenue sortir en titubant de la maison de vin A la Ville de Montfort, pour aller non loin, frapper à une maison bourgeoise et être accueilli avec force révérences par la maîtresse des lieux. Jean-Baptiste pensa que la nature humaine était décidément bien complexe et qu’il faudrait plus qu’une œuvre entière pour en peindre toutes les facettes. En remontant la rue vers le Palais d’Orléans, il crut reconnaître une silhouette qui ne lui était pas inconnue. C’était un homme de son âge qu’il avait croisé quelquefois depuis son retour à Paris, un homme au crâne dégarni, fluet, et qui semblait toujours perdu dans ses réflexions. Jean-Baptiste le héla, et l’homme leva les yeux vers lui.

« -Blaise ! Je suis ravi de vous rencontrer en ces lieux. Comme à votre habitude, vous semblez absorbé par vos pensées.

-C’est que j’ai en tête une foule de sujets d’étude et et des échéances prochaines pour les rendre publics. Je suis désolé si j’ai l’impression d’être ailleurs.

-Nous avons tous nos préoccupations, cela nous permet d’éviter d’être trop graves. Répondit Jean-Baptiste avec un sourire compréhensif.

-Oui, vous vous occupez de divertir, c’est un choix comme un autre. Le divertissement est une fuite face aux interrogations essentielles et à la crainte de faire face à la transcendance.

-Je comprends que mon métier vous paraisse bien futile, mais qui veut faire l’ange fait la bête et ma façon de chercher l’essentiel en l’homme passe peut-être par le rire.

-Face à l’abîme insondable que constitue notre raison d’être au monde, le rire me semble bien fade pour en connaître la cause. Je vous fais le pari qu’à l’heure de votre mort, quand le grand vide s’ouvrira devant vous, vous n’aurez plus envie de rire ou de faire rire.

-Ce serait un dénouement intéressant pour une pièce… mais vous avez probablement raison, je n’en sais rien, et dans le doute, j’aime à prendre du recul vis à vis de nos angoisses d’ici-bas, j’aime à scruter les hommes, à observer la machine, à comprendre les ressorts de nos actions. Avoir les idées claires sur ce fugace et bruyant présent qu’est notre vie me semble plus rassurant que faire des conjectures sur une destinée qui ne nous propose que d’éternels silences.

-En un sens, je vous comprends, et les travaux scientifiques qui occupent mon esprit en ce moment correspondent à cette vision des choses, mais vivre dans la lumière avec la crainte perpétuelle de la nuit infini à l’horizon m’est souvent insupportable.

-La crainte de cet inconnu terrifiant vient parfois me visiter aussi, mais cela ne m’empêche pas de trouver ici et maintenant la profondeur que je ne peux trouver ailleurs. Mais je vois que nos pas sont sur le point de se séparer. Je vous laisse vaquer à vos occupations. Pour ma part, je vais lire la Gazette avant mon rendez-vous au Palais d’Orléans ».

Et Molière monta vers la Palais, alors qu’un rayon de soleil illuminait le bout de la rue. Pascal se dirigea vers un lacis de ruelles sombres et tortueuses. Ils ne se croisèrent plus jamais.


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