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Maria attend sur le quai numéro 2 le train qui, comme tous les matins depuis quelques années, doit l’emmener dans la petite ville où elle travaille, à une poignées de kilomètres de chez elle. Le parcours n’est pas long, quelques minutes, et la régularité des trajets ne souffre aucune exception, tout au plus une annulation de train tous les six mois, et encore. Ce petit monde qu’elle traverse chaque matin et chaque soir, jamais tout à fait différent, jamais complètement le même, inspire sa main qui court sur les feuilles de son carnet, notant, consignant, écrivant tout. Elle couche sur le papier ses souvenirs les plus doux et ses colères les plus sombres, ses étonnements et ses interrogations, ses trouvailles et ses doutes, et sa main court, court au rythme du train qui franchit les aiguillages et tremble parfois sur le ballast. Un jour, elle rédige une courte histoire qui transforme la rame et ses passagers en petit monde grouillant, mystérieux, dramatique, un autre jour, un détail insignifiant d’une gare rapidement traversée lui donne l’occasion d’un développement frénétique sur le sens de la vie. Elle a toujours de la ressource pour donner forme aux vapeurs de sa pensée. Il arrive que le flot diminue un peu, voire qu’il ait du mal à s‘écouler, mais peu d’efforts suffisent alors pour redonner vie à la source. Ainsi se construit une œuvre au rythme du train-train des trajets quotidiens, à leur image et dans leur symbolique. Le voyage est pour elle un glissement, un vagabondage, une errance au bord du réel, ou plutôt partant du réel pour s’aventurer dans les limbes de l’imaginaire, cet autre réel tout aussi riche et complexe.
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