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Flic, flac, flic, flac... Le bruit sec de l'argile lancé avec rage sur la forme première, à l'unisson des battements du cœur, avait repris dans l'atelier d'Auguste, la vie était de nouveau rythmée par ces sons cadencés, accompagnés de projections ocre, qui constituaient sa principale raison d'exister. Et peu à peu, de la boue projetée, modelée, naissaient des formes douces ou torturées, rassurantes ou inquiétantes. Il prit sa barbe en un mouvement vertical et la lissa de façon machinale en contemplant son œuvre en devenir. Puis il se remit au travail avec vigueur, projetant, modelant, de façon brutale mais précise, il y avait une sorte de fureur maîtrisée dans ses gestes, une colère pleine d'énergie créatrice, flic, flac, flic, flac. Il s'attachait à représenter le tourment et la douleur, la frayeur, l'angoisse ou la profonde réflexion. Il voulait donner à voir le fond de l'âme humaine confrontée à la peur de la disparition, à la terreur du néant. La minéralité fluide de l'argile permettait de traduire parfaitement l'implacabilité de notre destin commun, la fragilité des chairs pendantes, la mollesse des muscles relâchés, l'abattement des visages, l'obscurité des orbites vides, elle disait à merveille l'accablement essentiel dans le glissement vers le grand rien. Les jours passaient, l’œuvre commençait à former un ensemble cohérent, les éléments s'assemblaient en un chaos organisé, image du désordre de la pensée face à la seule et unique certitude : celle de la chute inéluctable dans le vide immense, origine et horizon de toute existence. Là, Ugolin, dans une tentative désespérée de prolonger sa vie, dévorait ce qui était pourtant son avenir, son énergie vitale, le prolongement de lui-même : ses enfants. Ici, un homme s'interrogeait sur la vacuité de notre présence au monde, le menton sur son poing, le coude sur le genou, replié sur lui-même, enfermé dans une réflexion ouverte sur un lointain inatteignable. Ailleurs, deux jeunes gens s'étant peut-être perdus dans la littérature, dans l'illusion des mots, s'embrassaient fougueusement, en un ultime pied de nez à la mort. Et plus le monument s'élevait, plus Auguste se sentait comme aimanté par ces deux battants clos qui en formaient le centre, clos mais qui devaient receler des secrets terriblement magnétiques. Il approchait parfois ses mains des vantaux, tentant de sentir dans sa chair une chaleur, une exquise émanation, un fluide sympathique qui donnerait tout son sens à son labeur. Quand tout fut agencé, quand tout fut à sa place, quand la sombre harmonie de ce monument au malheur humain finit par écraser de son évidence son créateur fasciné, Auguste s'avança une dernière fois vers son œuvre, en ressentit le magnétisme, et les portes s'ouvrirent devant lui sur une nuit épaisse. Il s'engouffra dans l'inconnu espérant y trouver du nouveau. Nul ne sait ce qui put advenir dans le monde où il pénétra. Fut-il en proie à une longue méditation comme son penseur ? Vit-il défiler la théorie de ses propres turpitudes, ou celle de ses plus grands bonheurs ? Fit-il l'expérience de la mort dans toute sa complexité et dans toute sa simplicité ? Entrevit-il des vérités encore insoupçonnées ? Nul ne le sait. Les portes se rouvrirent, il apparut nimbé d'une lueur jaune, marcha droit devant lui, jusqu'au fleuve dans lequel on ne se baigne jamais deux fois. Il s'assit et ne prononça plus jamais un seul mot. Son regard était perpétuellement perdu, semblant fixer l'infini, et l'on pouvait voir inscrit sur sa main, comme marqué au fer rouge, l'expression : "là-bas".
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