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    Fatou pétrit la pâte sans relâche devant la porte de la petite habitation familiale. Le soleil tape dur et la terre jaune en devient aveuglante. Fatou transpire, mais elle sait que le pain qu’elle travaille sera essentiel pour la famille. Elle sait qu’elle va bientôt atteindre l’âge pour être mariée, mais si c’est une tradition qu’elle respecte, si elle ne veut pas la remettre en question elle est à mille lieues d’imaginer ce qu’est la vie d’une jeune mariée. Elle ne sait même pas quel serait son rôle, ce qu’un mari attendrait d’elle. Elle voit tous les jours des mères de tous âges, environnées d’enfants, mais comment cela peut-il arriver ? Elle est l’aînée des enfants et personne ne lui a jamais rien expliqué à ce sujet. Parfois cette angoisse se transforme en peur, voire en panique. Elle voudrait vivre plus sereinement, avoir une vie plus agréable. Elle entend parfois des garçons qui discutent tout bas, ils disent qu’il y a des pays, au loin, où la vie est plus facile, où on peut s’enrichir aisément, où il y a de la sécurité et du confort. Là-bas plus de bandes qui passent pour terroriser, enlever, tuer, plus de soldats du gouvernement qui prennent tout ce qu’on a, là-bas plus de faim ou de soif, de tempêtes de sable et de plantes qui sèchent sur pied, à peine poussées. Et cela l’obsède. Plus elle entend les garçons en parler, plus elle trouve le village invivable. Un jour, un bruit court… un départ s’organise pour le nord, la Méditerranée, l’Europe. C’est l’inconnu, cela fait peur, on sait qu’il y a des dangers partout, et même que certains disparaissent sans qu’on en entende plus parler. Mais comparée à une vie entière passée dans cette tombe qu’est le village, cette existence nouvelle vaut le coup d’être essayée. Elle garde son projet pour elle, et chaque soir des rêves nouveaux viennent enflammer son esprit. Le grand jour arrive, ou plutôt la grande nuit, car les départs sont nocturnes, à l’abri des regards, pour ne pas créer de panique dans le village. Lorsqu’elle arrive au lieu de rendez-vous des candidats au départ, on la dévisage, on l’envisage, on trouve surtout qu’elle est bien jeune pour partir ainsi, seule. Elle a un petit pécule qu’elle a pu mettre de côté, constitué de cadeaux familiaux, de menus rétributions pour des services rendus dans la village et de la vente de quelques babioles, épisodiquement. Mais cela fait un petit magot qui paraît suffire à ce que demande les guides improvisés, elle peut même garder une petite somme, il faut prévoir… La somme donnée, on se met en route. D’abord, personne ne parle, pour ne pas éveiller l’attention et parce que le moment est grave, et en s’éloignant du village, parce que chacun est dans ses pensées, entre inquiétude et espoir, entre rêve et angoisse. On marche toute la nuit finissante, on marche la journée. Devant, ceux qui semblent guider houspillent les traînards, de loin, puis ils deviennent plus véhéments au fur et à mesure de la journée. Plus la chaleur augmente, plus les vociférations se font pressantes, bientôt quelques coups viennent les accompagner. On comprend peu à peu que la nature des relations a changé, il ne s’agit plus d’un groupe homogène, mais davantage à présent d’un troupeau mené par de rudes pasteurs. Et cela continue le lendemain, et les jours d’après. Il y a une misérable réserve de nourriture, qu’il faut payer de surcroît. On traverse des paysages désertiques, certainement magnifiques, mais qui s’en soucie ? Magnifiques mais écrasés de chaleur. On boit quelques gorgées de temps en temps. Et puis ceux qui guidaient s’évaporent, se volatilisent comme les quelques gouttes d’eau qui restaient au fond des bidons de plastique à présent vides. Mais il faut avancer, alors on poursuit sa route, droit devant, désespérément ensemble. Au bout de quelque heures, on croit apercevoir quelque chose au loin : des tentes kaki avec des véhicules. Un poste frontière, peut-être, on y trouvera de quoi boire et manger. Et puis les garçons deviennent bizarres, pressants, leur promiscuité devient pénible. On s’approche doucement, mais à découvert, tranquillement. Les soldats postés s’aperçoivent vite de l’arrivée du petit groupe, ils pointent leurs armes, avancent, mais comprennent vite qu’ils ont visiblement affaire à une troupe bien inoffensive. Une fois à l’intérieur de ce camp de fortune, les errants sont dirigés vers la tente la plus importante, celle du gradé supérieur. Ils passent tour à tour devant un secrétaire qui enregistre leur nom, leur provenance, leur destination souhaitée. Puis on leur indique un coin dans le camp où ils peuvent passer la nuit. Ils ont soif et faim, on leur donne à manger et à boire. Cette pause salvatrice est une bénédiction, tarifée, mais une bénédiction, elle redonne l’énergie suffisante pour envisager d’aller de l’avant, de poursuivre le voyage. Pendant la nuit, Fatou fait des rêves inquiétants, elle s’éveille souvent, puis définitivement lorsqu’elle entrevoit deux soldats qui s’approchent d’elle, puis qui viennent à ses côtés. Elle n’a pas le temps de réagir, elle se sent soulevée de terre puis traînée à l’arrière de la tente la plus éloignée du groupe de dormeurs. Elle ne comprend pas d’abord ce qu’ils lui veulent, puis, quand ils la déshabillent, elle se débat, veut crier, mais l’un des militaires pointe son arme vers elle sans rien dire, alors elle se tait et se laisse faire. Elle n’a aucune idée de ce genre de choses, elle est trop jeune, on ne lui a jamais parlé de ça, et puis c’est tabou au village. Elle a mal, très mal, mais elle doit subir, sans rien dire. Une fois que c’est fini, ils la raccompagnent, chancelante, vers le groupe, elle pleure comme une petite fille qu’elle est, dans son coin, tout le reste de la nuit. On repart au petit matin, elle ne veut pas laisser transparaître la moindre douleur, la moindre peine, la moindre émotion. Elle se mure dans un silence plein de tristesse. La marche reprend, à travers le sable, dans la chaleur, au milieu d’une perpétuelle brume étouffante. On marche, on marche, se partageant les moindres provisions que les soldats ont bien voulu laisser, à quel prix… , souvent moisies, immangeables, mais il y a de quoi tenir quelques jours. Peu à peu la chaleur devient moins sèche, de la végétation apparaît, puis quelques villages. La ville, enfin, s’offre à la vue du petit groupe, avec la mer au loin, la mer qui s’ouvre devant ces naufragés du désert, champ de tous les départs, champ de tous les possibles, Champs Élysées vers la prospérité et le bonheur, une promesse aux conditions bien amères jusqu’à présent. En passant dans un quartier particulièrement pauvre de la périphérie, un des membres de la bande demande à un gamin déguenillé s’il sait d’où partent les bateaux pour aller au nord. Le gamin leur dit que tout le monde connaît les « capitaines pour les gens », ils sont assis ou bien travaillent autour du Café d’Orient, sur le bord de mer. Ils se dirigent donc vers le littoral, traversent des rues peu reluisantes, sales pour la plupart, puis arrivent devant une plage où des embarcations, parfois dotées de filets de pêche, voisinent avec des monceaux de détritus mêlés à des débris de posidonies. Le Café d’Orient donne sur la rue qui court le long du bord de mer. Quelques hommes sont installés à des tables métalliques rouillées, rongées par le sel, ils sont adossés au mur blanchi à la chaux. D’autres sont assis sur le parapet séparant la plage de la rue. On se dirige vers l’un d’entre eux. Il fait mine de ne rien comprendre à ce qu’on lui dit, mais montre du doigt un pêcheur qui retire de ses filets quelques menus poissons argentés. Peu de mots suffisent, on se met d’accord pour un départ dans deux nuits, nuit de lune nouvelle, de vie nouvelle. Fatou doit subir les manœuvres d’approche pénibles de certains de ses compagnons durant ces deux jours, mais ils n’osent pas aller plus loin. En revanche, comme il est convenu que chacun doit aller payer son transport discrètement, individuellement, chèrement, et comme il lui reste peu d’argent, elle est obligée de se plier aux exigences du pêcheur, mais cette fois elle se laisse faire, sans surprise, sans douleur, de façon désespérée et froide. Enfin, le moment du départ arrive. On embarque sous la férule de ce Saint Pierre dont les clefs n’ouvrent certainement pas les portes du Paradis. Si la nuit est sans lune, elle n’est pas sans vent, et même sans gros vent. Il faut aider le « capitaine » à mettre l’embarcation à la mer, des vagues venant se fracasser sur la coque, rejetant presque le bateau sur la plage. Enfin, tout le monde peut monter, et le pêcheur aussi, mais lui avec un gilet de sauvetage et un portable dans un étui étanche, une précaution apparemment réservée à sa seule personne. Au bout de longues minutes, ou d’heures peut-être, à escalader les vagues pour les redescendre aussitôt, à vomir, à crier parfois, on voit le pêcheur se jeter à l’eau. C’est la stupéfaction à bord, on ne voit rien, il fait nuit noire, aucune lumière terrestre n’est visible, le littoral étant quasiment désertique. Qui peut avoir appris à nager au pays ?

    Quelques jours plus tard, un ferry signale la présence d’une barque de pêche entre les côtes d’Afrique et l’archipel maltais, coque vers le ciel, vers le ciel où montent les rêves et les espoirs que la mer engloutit.

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