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  Il y avait une épaisse couche de poussière tout autour du cratère, si épaisse qu’on s’enfonçait jusqu’à mi-mollet lorsqu’on tentait de gravir la pente. La lumière franche du soleil créait des ombres gigantesques au milieu de ce crépuscule perpétuel dans lequel Léa était plongée depuis quelques semaines. D’un bond, elle se retrouva près du petit bâtiment qui leur servait de refuge. Dans le sas, elle se déshabilla en partie, puis pénétra dans la pièce de vie où Igor et Jack jouaient aux échecs. Igor avait la concentration hargneuse des joueurs d’échec de l’est, Jack avait le sourire forcé et l’assurance affichée des Américains, mais la partie était serrée et ils ne lui jetèrent pas même un regard. Léa alla se nettoyer dans la cabine d’hygiène, puis regagna les quartiers de repos pour récupérer après ces quelques heures de travail à l’extérieur. Malgré la clarté extérieure qui lui parvenait par le petit hublot au-dessus de sa couchette, une clarté immobile et froide, elle ne tarda ...

6

  Au commencement, il n’y avait rien, rien d’autre qu’une jatte de terre cuite vernissée sur laquelle passait et repassait le regard d’Emmanuel. Comme un souffle, un nuage blanc de farine s’éleva lorsqu’il versa la précieuse poudre dans le récipient. Ayant pris des œufs, il en sépara le blanc du jaune, et vit qu’il avait bien fait cela. Alors il prit du sucre qu’il incorpora aux jaunes pour en faire une mousse aérienne. Les blancs devinrent de la neige. Il manquait l’élément liquide à cet ensemble. Il fit tiédir du lait qu’il mélangea peu à peu à la mousse jaune. Ce fut au tour de la poussière blanche d’être mêlée à l’épaisse bouillie solaire qui venait d’être créée. Il y eut le moment de malaxer, il y en eut un autre, Emmanuel constata que c’était bien. Il était temps de faire évoluer l’ensemble en le mettant dans la chaleur stellaire du four. Pendant que la préparation en arrivait à la fin de sa destinée, Emmanuel passa à la sixième étape. Il prit de la pâte d’amande et la model...

5

  Il plissa les yeux, la houle avait forci, un grain se préparait peut-être, il fallait affaler au milieu de cette obscurité de pleine journée. François se demandait ce qu’il était venu faire sur ce rafiot craquant. Il se rappelait sa Saintonge natale, son village dans les terres mais où les parfums de marée venaient se mêlaient aux remugles de marais. Il se rappelait combien il était agréable de marcher dans les rues du village, sur un sol dur et stable, de saluer les uns et les autres, de rire, de flâner, sans avoir sans cesse à se demander si on serait encore vivant l’heure d’après. Le navire commençait à prendre de la gîte, quelques vagues l’éclaboussaient déjà, mais encore espacées. On n’allait pas vers l’accalmie, l’orage se levait qui devait l’emmener dans les espaces d’une autre vie. Mais pour l’heure, il songeait surtout à sauver sa peau. La mer était de plus en plus grosse, les vagues passaient maintenant allègrement par-dessus bord. Vers quel enfer se dirigeait-...

4

    Elle s’assit sur le tabouret solitaire au milieu de l’atelier jonché de taches colorées, de déchets de tubes et de vieux chiffons durcis. Dehors, la lumière crue de cette fin du mois de juin laissait augurer une belle journée de travail. Elle mit son menton sur ses deux mains et réfléchit : elle avait une carrière importante derrière elle, elle était reconnue un peu partout, exposée dans des lieux prestigieux, elle n’avait jamais manqué d’inspiration. Mais aujourd’hui, il lui semblait qu’elle n’avait plus envie ou plus besoin. Elle ressentait une satiété qui ne laissait plus aucune place au désir de créer, qui la rendait sèche et vide. Et en même temps, elle ne pouvait imaginer sa vie sans créer. Elle sortit dans le grand jardin coloré où se mêlaient les parfums du sud les plus divers et les plus capiteux. Les odeurs de romarin et de lavande concurrençaient les fragrances d’immortelles et de thym. C’était un univers olfactif complexe, varié, bariolé. Les couleurs aus...

3

  « Le Vieux a besoin de moi, Kiya Buzurg aussi, je le sais, Le Vieux a besoin de moi, Kiya Buzurg aussi », le mantra tournait en boucle dans l’esprit d’Abdul, tout ce qu’il voyait était entouré d’un nimbe merveilleux, le temps semblait s’écouler de manière hachée, tantôt accélérant, tantôt ralentissant, et alors tout le monde paraissait se mouvoir de manière douce et lente. C’était agréable, il n’était plus lui-même, il savait ce qu’il avait à faire. Mais la distance était encore conséquente jusqu’à Tarablous, le but de son long voyage depuis la Montagne. Il ne connaissait personne à Tarablous, d’ailleurs il ne connaissait pas grand monde en général. Sa vie s’était déroulée dès ses premiers mois dans l’enceinte sacrée dirigée par le Vieux. Il y avait tout appris, tout, la poésie et la musique, la littérature, la religion, et surtout l’art de se fondre dans la masse, de passer inaperçu, de disparaître, pour tuer, seul, sans laisser de trace. Il était un élu, un être d’excepti...

2

  Yousra sortit de la barre K de l’immense cité qu’elle avait toujours connue. Elle avait douze ans et n’était jamais vraiment sortie de son « quartier ». Elle était bien partie à la mer, une journée, avec sa mère et ses petits frères, grâce au Secours Pop’, et puis elle avait pris le RER deux ou trois fois pour aller dans Paris ou dans une grande forêt dont elle ne se souvenait plus du nom. A Paris, cela avait été comme dans un rêve : les Champs Élysées, le Musée d’Orsay et des tableaux qui faisaient rêver et vous emportaient dans les espaces d’autres vies. Sa mère avait aussi emmené toute la famille, en train, jusqu’à Blois. Elle avait regardé un court reportage sur le château et s’était juré d’y aller au moins une fois dans sa vie. Là-bas, on avait vu un spectacle de magie, en face du château, et puis on avait visité le bâtiment séculaire, impressionné, ravi, enthousiasmé par les décors, l’architecture, le mobilier ou les œuvres d’art. Au collège, tout allait plu...

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       Il y avait ce miroir, chaque matin, cette image de lui qui n'était plus celle de naguère mais qu'il ne voyait pas changer. Il y avait cette accumulation de jours, de mois, d'années qu'il ne voyait pas passer mais qui disparaissaient aussi vite que les arbres du paysage à travers les vitres d'un train. Il y avait tous ces petits signes qu'il n'avait pas vus venir et qui étaient bien là. Il y avait le temps qui passe. Comme chaque jour Théo prit sa douche, comme chaque jour il prit un rapide petit déjeuner, comme chaque jour il se prépara à partir au travail, comme chaque jour tout était semblable, rien ne changeait, tout perdurait. Que ressentait-il dans cette fuite immobile du temps ? Il était bien en peine de le dire... une furieuse envie de rire, d'un de ces grands éclats qui vient du ventre, irrépressible. Puisque rien ne se fixait, que tout fuyait, que tout courait à la fin, alors il valait mieux invectiver l'univers de la manière la plus...